Claire Marin vous écrit : « On n’est pas en guerre. On est sans armes. »

Le principe : un courriel envoyé à un.e auteur/trice dont on aime le travail : « seriez-vous d’accord pour écrire un mot de soutien aux librairies indépendantes ? une critique de votre livre préféré ? votre ressenti sur la période actuelle ? ou autre chose, tout est possible ! Peu importe la forme ou la longueur du texte. » S’en suit une réponse toujours rapide et sympathique puis l’envoi d’un texte.

Un grand merci à Claire Marin que l’on connaissait à la librairie pour ses contes mais aussi pour Le Japon n’est pas à prendre avec des baguettes, récit de voyage qui mettait de la poésie dans la découverte du pays et de l’extravagance dans le quotidien de la touriste qu’elle était alors. Aujourd’hui la voyageuse est devenue très sédentaire, c’est de son appartement qu’elle nous écrit. Le Japon a laissé la place à un désarroi profond, à l’amitié , à l’humour et à l’espoir. C’est un autre pays qu’elle découvre, une autre expérience, une mise au (nouveau ?) monde et, allez savoir pourquoi, on se sent en empathie...

À la fin du texte de Claire Marin, dédié à son amie Izumi, vous trouverez la réponse de celle-ci, en respect des traditions japonaises.

Claire Marin par Linda Aldeano

Quand on vient au monde ® (Pour Izumi)

Au début on s’agite, on fait du yoga, de la marche, du jogging, on se met dans une discipline, on fait semblant, on fait l’enfant. Pour se protéger de l’abîme, pour ne pas sombrer dans la faille du monde. On fait ce qu’on nous a appris, à être sans faille et sans reproche. Puis lentement, minutieusement, le vernis se craquelle, on sent la terre s’ouvrir sous nos pas. Son parfum, sa brûlure, sa pesanteur. Lentement, minutieusement, on s’ensevelit. On voudrait faire comme si, on voudrait faire comme ça, mais on n’y arrive pas. On n’y arrive plus. On commence à manquer d’air. On ne peut plus prendre l’air. On ne peut plus s’inspirer. Lentement, minutieusement, on perd la vie.

On ne bouge plus, on ne peint plus, on n’écrit plus, on ne fait plus. On se défait. On mange à peine. La terre nous bouffe. Plus rien ne bouge. On va faire sa promenade quotidienne comme si on avait cent ans. On n’a plus d’âge, on n’a plus rien. Depuis des semaines, le vent est la seule main qui nous caresse. Notre vie amoureuse est au bord du dépôt de bilan. Notre vie aussi. On fait le bilan de soi, on ne peut plus se voir, on ne peut plus se sentir, on ne peut plus s’entendre. C’est ça l’enfer. L’enfermement. Quand ça pue dedans. Dedans en flamme. On se désagrège. Lentement, minutieusement. Et on comprend. On aura beau faire semblant, rien ne sera comme avant. Ce qui était important devient insignifiant, ce qui était insignifiant devient important. Tout s’inverse. Le monde que l’on avait appris disparaît. Lentement, minutieusement. On se voit disparaître avec lui. Parce que c’est avec lui qu’on s’est construit. La volonté, la toute puissance, les brushings au vent, la cravate qui vole. C’est loin tout ça. C’est loin la guerre. On n’est pas en guerre. On est sans armes. On est tout nu et en larmes. La volonté s’écroule. Elle nous emporte avec elle. Ça sent le soufre, la foudre et le néant. Et puis les cris. Partout les cris. Les cris sans bruit. Sortir, sortir, sortir. Sortir de tout ce qu’on a appris, de notre nombril qui fait trop de bruit. Sors, sors, sors. Sors de toi. On voudrait bien mais on n’y arrive pas. A ne plus s’ennuyer, à se surprendre, à s’emmener. Essaye, essaye encore. Fais du yoga, de la marche, du jogging, du macramé. Sors de toi. J’y arrive pas. J’arrive pas à mourir.

Lire ne suffit pas, voir des films ne suffit pas, se gaver de vidéos, d’arts et de blagues, de chaînes virtuelles, de groupes What’sApp, de groupes Messenger, ça ne suffit pas. On veut sentir une peau, caresser des seins, embrasser des lèvres, aimer en silence. On n’en peut plus du vacarme des mots. L’amour c’est le silence, l’espace, et les corps qui dansent. La solitude, elle nous remonte pas les narines. On en arrive à regarder bizarrement son chat. On lui ferait bien l’amour mais il veut pas. Et puis on n’a pas trop envie d’être dénoncé à la SPA.

Edward Hopper, Morning Sun

Il y a à peine deux mois, j’étais avec mon amie Izumi. Elle avait réussi à faire ce dernier voyage du Japon en France avant que tout soit confiné. On était ensemble, on se prenait dans les bras, on riait, on pleurait, on préparait notre exposition qui doit avoir lieu en novembre 2020. Aura-t-elle seulement lieu ?… Izumi et moi, on écrit et on peint. On a ça en commun. On a bien plus en commun.

L’année dernière, Izumi nous a donné, à moi et à quelques autres ici, des petites plaques de cuivre à mettre dans la terre. Pour que la terre y inscrive son empreinte, et qu’on raconte son histoire à notre exposition. A cette dernière visite, elle devait récupérer les plaques. Puis on a un peu oublié, puis elle s’est dit que, finalement, il valait mieux les laisser encore quelques semaines… pour que l’empreinte soit plus profonde. Izumi est sage. Je savais qu’elle avait raison. Mais je savais aussi que ça allait faire plus mal, que ça allait nous graver avec bien plus de force, de violence et de dureté. Que ça allait nous aggraver. Je savais que cette petite plaque et moi, comme Izumi et moi, nous étions liées. Et que la terre, on allait en bouffer.

Avec mon amie, nous nous sommes prises dans les bras, puis elle est repartie. Sans les plaques. Je devais les lui renvoyer par la poste, plus tard, en avril, maintenant. Mais maintenant, la poste, elle est en suspens. Tout est en suspens. Suspendu à la terre. Alors on attend. On attend de pouvoir sortir, sortir les plaques d’Izumi, de voir ce qu’elles seront devenues, et à quoi elles vont ressembler.

Vu nos têtes, je les imagine avec de grands cheveux et de grandes barbes. Finis les barbes à bobos de trois jours, finis les petits boucs bien taillés qui font aux hommes des têtes de diables, finis les brushings au vent et les cravates qui volent. Y en a qui se seront peut-être pendus avec, d’autres qui auront crû s’en sortir avec. Et ceux qui n’ont pas de cravates, ils font comment ?… Ils attendent. Lentement, minutieusement. Comme des vers de terre. Que la vie ne soit plus en suspens, que le monde nous écrive autrement. Parce que c’est sa volonté à lui qui nous fait, parce que nous sommes ses sujets, parce que nous sommes à ses pieds. Au pied d’un monde qui s’ouvre à nous et nous ouvre à nous-mêmes. Tels que nous sommes. Sans boucs, sans brushings, sans cravates qui volent. Et ce déchirement que l’on entend, c’est celui-là, c’est ce cri-là. Le cri de la Terre qui nous met au monde.

Claire Marin, avril 2020

Au Japon, il y a une tradition qui date du 8ème siècle, à la période Heian (dans la Société aristocratique), qui consiste à écrire un poème en retour d’un poème reçu. Cette tradition s’appelle « Henka ».
Lorsque j’ai donné mon texte à Izumi, bien que ce ne soit pas un poème au sens strict du terme, elle a souhaité honorer cette coutume en m’envoyant un texte à son tour. Elle l’a d’abord écrit en japonais, l’a ensuite traduit en français, puis nous avons finalisé les corrections ensemble afin que nos deux travaux soient ici réunis.
Voici donc le très beau texte d’Izumi, avec laquelle je suis à chaque instant…

Claire

La terre et la plaque (pour Claire)

Quand une grande épreuve qui n’a jamais été vécue commence à couvrir le monde, nous demandons :
“J’espère que nous pourrons retourner à notre vie d’origine, et que le monde retrouve son quotidien “

Quand j’ai contacté une amie chez laquelle je devais aller, pour reporter mon séjour en avril, elle m’a répondu d’une voix lumineuse :
« Oui, ce sera peut-être bon à la fin du mois de mai. Juin sera la saison des pluies. »
C’est ce que nous avons pensé. À ce moment-là. Et encore maintenant. Qu’il faut attendre un peu. Que le monde revienne à ce que nous savions.
Catastrophes, guerres, guerres civiles, cela nous le savions quelque part dans un coin de nos têtes. Même sans expérience. Mais ça… Qu’est-ce que ça veut dire ?… Que la terre entière soit avalée, la peur, la tristesse, la solitude. Nous sommes restés stupéfaits. Qu’est-ce que ça veut dire ?…

A l’automne dernier, j’ai envoyé une plaque de cuivre de la taille d’une carte postale à plusieurs de mes amis partout dans le monde.
Je leur ai demandé de l’enterrer dans la terre pendant quatre ou cinq mois, ensuite de la déterrer, puis de me l’envoyer vers mars ou avril.
Car il y a beaucoup de matière organique qui dort dans le sol, des cellules humaines, animales, végétales, tant de souvenirs et de signes qui, quelques mois plus tard, devaient être capturés sur la plaque.
L’hiver est passé, le printemps est arrive, et les plaques sont toujours piégées dans le sol. Nous avons perdu les moyens de les envoyer, et nul ne peut prédire quand nous les aurons à nouveau.

Je pense que nous devons arrêter de penser. A ce que l’on pourrait faire le mois prochain. Ou cette année. Ou l’année prochaine.
Je ne peux plus retourner à ma vie d’origine. Oui, le monde ne retrouvera jamais le « quotidien » auquel nous pensions. Mais je crois aussi que ce qui nous attend n’est ni la ruine ni le désespoir. Ce qui nous attend, c’est un grand changement au-delà des attentes.
Et je vais continuer à demander le sens de ce qui se passe maintenant. Tout le reste de ma vie.
Comme le fer frappé et tordu, les pierres sont écrasées, mélangées et brûlées.

Les valeurs que nous avons accumulées au fil du temps, les réponses incontestables, nous verrons maintenant comment cela se transforme.

Il y a neuf ans, lorsque nous avons été frappés par la catastrophe de Fukushima, nous avons dit:
« Levez la tête et regardez en avant. Tenez-vous la main et croyez en l’avenir. »
Désormais, je m’incline, et reste seule à ma place. Je vois l’inutilité d’envisager l’avenir tel que le passé nous l’impose. La politique est corrompue.
On ne peut même pas se tenir la main

Alors amusons-nous. Au moins un peu. Pour cette fois, à cette époque. Et survivons.
Jusqu’à ce que la plaque de cuivre, emprisonnée dans la terre, revienne du monde.
Jusqu’aux marques sur cette plaque de cuivre lors de son passage dans ma machine à presse.
Jusqu’à cette date et au-delà, survivons.
Remplissons notre cœur d’amour.
Encore une fois, jusqu’à ce que la main de quelqu’un me caresse la joue.
Jusqu’à ce que le monde soit enveloppé d’une nouvelle lumière.

Izumi, le 19 avril 2020
www.izoomi-m.com

Pour en savoir plus sur le récit de voyage de Claire MARIN :

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