V. Symaniec (Le Ver à soie) : « Un éditeur doit faire le lien »

Nous voulions ici donner la parole à quelques créateurs/trices de maisons d’édition indépendantes que nous aimons afin qu’ils/elles évoquent ce qui a présidé à la création de leur maison et aux choix de leur ligne éditoriale. En ces temps difficiles, il nous semblait utile de braquer les projecteurs de ce modeste blog sur le travail opiniâtre de ces éditeurs/trices qui nous permettent de découvrir des auteurs/trices singuliers/ères et nécessaires. Démarche peut-être utile (nous l’espérons de tout coeur !) mais dans tous les cas instructive pour le lecteur. En effet celui qui dévore un roman ou savoure un essai philosophique sait-il vraiment ce qui se cache derrière le nom de leur maison d’édition ?

Aujourd’hui, nous donnons la parole à Virginie Symaniec, créatrice de la maison Le Ver à soie, maison dont certains livres sont bien connus des lecteurs de la librairie. En effet, Le Ver à soie c’est, entre autres, Une île en hiver de Sonia Ristic, l’album Le petit arbre Plume de Pascal Graciet et Elza lacotte ou encore les fameux Poèmes à planter, des livres qui mêlent beauté et originalité dans le fond comme dans la forme. Virginie Symaniec nous en dit plus…

Le Ver à soie est une aventure éditoriale née en mars 2013 avec la parution d’un premier texte très singulier : Mamou d’Angi Máté. À l’époque, ce texte non pas pour enfant mais sur l’enfance venant de Transylvanie était comme tombé du ciel tandis que je venais de prendre la décision de m’autoproclamer éditrice. Il avait reçu le prix littéraire Sándor Bródy en 2009, parce que son autrice, qui publie aujourd’hui en Hongrois aussi bien en Hongrie qu’en Transylvanie (Roumanie), avait pris le parti singulier de raconter son enfance avec sa grand-mère en abandonnant sa voix d’adulte pour recomposer sa propre voix d’enfant. Angi Máté nous emmenait ainsi en poésie pure, dans un monde où les adultes sont indéniablement hostiles à l’enfance, à ses fantaisies et à ses joies, et où il convient parfois de se réfugier dans son propre imaginaire pour survivre. À l’époque, en rédigeant la quatrième de couverture, j’écrivais sur les questions que nous posait alors la petite fille de Mamou tandis qu’elle transforme en rêvant le monde qui l’entoure : « Peut-on aimer autre chose que les cimetières et les enterrements ? Des petits jardins peuvent-ils pousser sur les genoux ? L’hiver commence-t-il dans les marmites ? Peut-on faire des mouillettes avec ses couettes dans son chagrin ou aller chatouiller les pieds des saints dans les églises pour voir si cela leur ferait du bien, si cela les rendrait moins tristes ? Peut-on être aussi grande que l’oubli en soi ? Tout semble possible, tant que mamou est là, tant que l’on peut continuer à être soi, tant que la mort de ceux qu’on aime ne nous oblige pas à devenir autre ».

Mamou, que j’avais fait légèrement illustrer par Elza Lacotte et Danka Hojcusova, allait ainsi devenir la pierre fondamentale d’un catalogue que j’avais d’abord organisé autour de notions telles que le mouvement, le déplacement ou le décentrement. Comment la littérature s’empare-t-elle des motifs du voyage ou de la quête lorsque le mouvement est choisi ? Comment fait-elle de l’exil ou du sentiment d’exil des figures de l’action et/ou du style lorsque le mouvement est subi ? Comment aborde-t-elle enfin les questions du décalage, du seuil ou du décentrement, lorsque tout bouge sans qu’on ne bouge soi-même ou lorsque, sans avoir bougé, on en vient à expérimenter l’exclusion ou l’exil intérieur dans sa propre société ? Enfin, les figures du mouvement en littérature peuvent-elles nous permettre de mieux comprendre la manière dont on crée de l’exil et de l’exclusion ou dont on accède, au contraire, à la résilience ?

Le projet était vaste et mes choix éditoriaux, pleinement égoïstes et subjectifs. L’un de mes rares atouts au moment de la fondation de la maison était que ma vie antérieure de chercheuse en Histoire m’avait permis de construire un réseau européen, notamment de traducteurs capables de traduire des langues parfois totalement minorées. C’est ainsi que le catalogue du Ver à soie s’est d’emblée construit sans distinction de langues, de territoires ou d’origines. J’ai toujours aimé l’idée que, au sein d’un catalogue, les textes, quel que soit leur genre, peuvent dialoguer, s’opposer, se répondre. Entre voyages et quêtes (mouvement choisi), exils et sentiments d’exil (mouvement subi), les deux Sénégalais de Marche ou rêve du belge Luc Fivet peuvent par exemple soudain échanger à la frontière du Mexique avec l’homme-fleuve de la russe Maria Rybakova. Ils peuvent être confrontés aux jeunes Slovaques de Svetlana Žuchová et de Jana Beňová ou à l’enfant originaire de Biélorussie de l’Autrichienne Carolina Schutti – trois prix de littérature de l’Union européenne. À la douceur de ces écritures impressionnistes du détail et de la déambulation peut s’opposer la dureté du propos et du style du biélorussien Alhierd Bacharevič qui recoupe les préoccupations de feu l’est-allemand Einar Schleef. Angi Máté et sa prose poétique leur rappelle la tendresse. Les joyeuses péripéties occitanes du don Quichotte landais de Jean-Michel Vignolle ou le récit endiablé du Mindel’Saudade cap-verdien de Geoffroy Larcher leur ajoute de la fantaisie et du rire. Une île en hiver de Sonia Ristic leur offre la consolation. Quelle que soit leur origine linguistique ou territoriale, les textes se passent soudain de frontières, dialoguent, se font écho, se complètent avec chacun, une histoire qui leur est propre histoire. Ma place, si j’en ai pris une, est d’établir le lien entre eux, de montrer les fils qui les relient. J’imagine que mon expérience de l’exil intérieur et de la précarité n’est pas pour rien en effet dans la nécessité que je ressens de retisser des liens, des fils, aux endroits où d’autres s’efforcent au contraire de les rompre. Dès le début, Le Ver à soie faisait également symboliquement référence à la question du fil dont la fonction est de lier et qui, chez ce petit animal, doit pouvoir se dérouler sans brisure pour pouvoir être tissé. Nos vies modernes sont souvent aux antipodes du soin qui doit être apporté au fil du Ver à soie. Le sentiment est parfois de vivre dans une fausse modernité reposant sur la brisure et la dissociation cognitive permanentes. Certains se félicitent même d’être « disruptifs », c’est-à-dire d’être du côté de la cassure, de la brisure lorsqu’ils ne prennent pas plus simplement le parti de la destruction. La pratique de l’oxymore, les associations de notions contradictoires, les double bind finissent ainsi parfois par recouvrir jusqu’aux aspects les plus importants de nos vies en nous enjoignant de ne pas réagir, en nous assignant au non-mouvement comme à l’absence de critiques de la même manière qu’on nous assignerait à résidence. Nos dirigeants eux-mêmes s’avouent constamment vaincus dans leur incapacité, disent-ils, à « faire le lien ».

Un éditeur doit faire le lien. C’est le sens même de son métier que d’éclairer le réel en mettant des écritures en présence plutôt qu’en les séparant et c’est l’un des multiples sens symboliques que j’ai justement trouvé dans l’animal totem qu’est devenu pour moi le ver à soie. À la destruction, ce petit animal oppose la notion de mutation, réfléchie, mesurée, lente, qui conduit la chenille à devenir ce papillon symbole à la fois de renaissance, de vie, de consolation et de joie. J’ai par ailleurs chroniqué quotidiennement pendant cinq années la mutation qui a été réellement la mienne pendant que je cherchais à me construire le métier que, partout ailleurs, on m’avait refusé. En 2019, j’ai eu la joie de voir les éditions Signes et Balises, emmenées par Anne-Laure Brisac, s’emparer de ces chroniques pour en faire un livre à la fois drôle et grave sur le métier d’éditeur indépendant, mais tel que j’ai décidé de le pratiquer au plus près des gens. Ce livre répond au doux nom de Barnum. Je vous en laisse également le lien ici.

Virginie Symaniec, éditrice

Pour découvrir le catalogue du Ver à soie, c’est ici.

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